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Discours du Président d'ELCS à la 5ème Etats Généraux des Usagers de Substances licites et illicites

Vendredi 27 Novembre 2009

Discours du Président d'ELCS à la 5ème Etats Généraux des Usagers de Substances licites et illicites
5ème Etats Généraux des Usagers de Substances licites et illicites
Paris – le 26 novembre 2009



Mesdames,
Messieurs,
Chers amis,

Tout d’abord, je vous remercie de m’avoir invité à cette conférence sur le cannabis thérapeutique. Je m’intéresse à cette question depuis longtemps même si je succède ce soir à bien des experts qui me pardonneront pour mon propos généraliste qui n’en est pas moins militant.

Soyons clairs : le débat sur un dossier aussi important n’existe pas en France et pourtant il est essentiel, notamment parce qu’il concerne un nombre très important de malades. C’est pour cela que cette conférence est si importante et je dirais même fondatrice. Je souhaite vivement que cette question soit enfin évoquée au niveau politique et que des prises de position au plus haut niveau aient enfin lieu. Après tout, on parle quand même d’une question de santé publique !

Je souhaite commencer mon intervention par cette citation : « Je ne veux pas avoir un département de la justice qui persécute et arrête des usagers de marijuana médicale ». Malheureusement cette phrase n’a pas été prononcée par la Garde des Sceaux française mais par Barack Obama en mars 2008 ; elle a fait naître beaucoup d’espoir pour les partisans d’un cannabis à usage thérapeutique. Cette promesse électorale constituait une rupture très forte par rapport à l’administration précédente. Cette phrase, qu’on aurait pu penser sans lendemain, est devenue une réalité puisque le département de la justice a demandé, il y a quelques jours, aux procureurs fédéraux de ne plus poursuivre les utilisateurs médicaux de cannabis. L’hebdo « Courrier International » en a même fait récemment sa Une. C’est dire l’importance de la décision et du sujet.

On raille souvent les Etats-Unis pour leur conservatisme ambiant et leur moralisme. Force est de constater que c’est plutôt le pragmatisme qui prévaut sur cette question du cannabis thérapeutique et par là-même une vraie logique de santé. Ainsi, ce sont plus de 14 états américains qui autorisent l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques. Le premier "coffee shop" des Etats-Unis, destiné à des personnes qui se sont fait prescrire de la marijuana à usage thérapeutique - vous connaissez cela bien mieux que moi ! - , a ouvert très récemment à Portland, dans l'Oregon.

Le cas des Etats-Unis serait-il un cas unique, un cas isolé ? Non assurément. Je ne vais pas vous dresser un catalogue des pays ayant mis en place l’autorisation du cannabis à visée thérapeutique mais insister peut-être sur le cas du Canada et de l’Allemagne.

Au Canada, entre 14% et 37% des personnes séropositives utilisent du cannabis thérapeutique, pour les personnes atteintes de sclérose en plaques le chiffre est de 14%. Un centre de compassion existe à Montréal et il fonctionne bien, même si des améliorations réglementaires sont attendues par les acteurs de santé pour faciliter les démarches. Tout ça pour vous rappeler que l’utilisation du cannabis à usage thérapeutique n’est pas marginale du tout !

En Allemagne, les choses ont évolué très récemment : le 7 février 2009, la première patiente allemande a pu se procurer du cannabis médical en pharmacie, sur autorisation spéciale de l'Institut fédéral des produits de santé.

Outre les bienfaits concernant les effets de la maladie ou les effets secondaires des traitements en somme en tant que thérapie non-conventionnelle, l’utilisation de cannabis permet une sorte de prise en charge autonome de sa santé hors du cadre strict d’une relation unilatérale médecin – patient. En fait, pour moi, il permet ainsi une attitude proactive.

Dans les Etats autorisant la délivrance de cannabis sous contrôle médical, les pouvoirs publics de ces Etats, les élus politiques ont décidé de faire passer la logique de santé publique avant une logique symbolique, une logique faussement sécuritaire.

La situation en France est assez simple ; on ne peut obtenir de cannabis thérapeutique que via une autorisation temporaire d’utilisation, c’est-à-dire une autorisation délivrée par l’Afssaps de l’usage d’un médicament ne disposant pas d’autorisation de mise sur le marché. Et il y en a de moins en moins.

Pourtant on le voit bien, refuser le cannabis pour un usage thérapeutique est un non-sens sur le plan de la santé publique. Sans tomber dans la démagogie, comment peut-on logiquement justifier l’autorisation du tabac dont on connaît aujourd’hui parfaitement le caractère addictif et les dommages sur la santé des utilisateurs - je n’en dresserai pas la liste - et refuser dans le même temps l’utilisation d’une substance dont il est prouvé qu’elle soulage ou aide les malades à gérer les effets indésirables de leur maladie ou de leurs traitements ? J’avoue que sur le plan de la santé publique c’est assez difficile à suivre ! Personnellement si je généralise le propos, je suis plus proche de l’avis exprimé par Daniel Vaillant, il ya quelques semaines, proposant la légalisation de la consommation de cannabis tout en pénalisant les conduites à risques comme ce qui se fait sur l’alcool. J’avais d’ailleurs développé ce point de vue dans un livre en 2004.

J’aimerais élargir quelque peu mon propos au-delà du cannabis thérapeutique. Cela permettra peut-être de faire un pont avec votre journée de demain. Je crois qu’il est nécessaire qu’en France, nous, et quand je dis nous, je pense principalement aux pouvoirs publics, mais également à l’ensemble de nos concitoyens, ayons une vision plus réaliste du mot drogue.

Premièrement, on doit enfin sortir de l’idée qu’une société sans drogues pourrait exister. Un monde sans drogues ça n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera jamais. Après, certains peuvent nourrir ce fantasme mais il ne renvoie à aucune réalité, passée, présente ou future. La vision d’une société sans drogues où seule la répression peut régler les choses n’est pas réaliste. La preuve : en 2009, jamais la production de drogues n’a été aussi importante et les problèmes de santé publique ne sont pas réglés pour autant.

Deuxième point ; nous devons sortir de cette équation : usagers de drogue = délinquant.
En effet, s’il faut bien sûr comprendre et entendre les inquiétudes des autorités et de la population face aux usagers de drogues et face à certains dégâts liés à la consommation de stupéfiants, il faut aussi assurer le droit à la sûreté et à la dignité de l’usager que l’on doit considérer comme un patient, un acteur de sa prévention, un citoyen à part entière mais certainement pas comme un criminel. Partant de là, la réflexion peut avoir lieu notamment sur un approfondissement de la politique de réduction des risques via les salles d’injection à moindre risques ou les programmes de délivrance d’héroïne sous contrôle médical.

Je vais conclure mon intervention en évoquant le processus de décision politique en matière de toxicomanie. En principe, si l’on excepte la réaction à court terme face à un événement, les décisions politiques sont nourries et guidées par des expertises. En matière de toxicomanie, on a vraiment l’impression, et ce n’est pas qu’une impression, qu’il faut d’abord faire avancer la partie la moins informée de l’opinion publique qui paradoxalement se retrouve chez beaucoup de nos responsables politiques.

C’est pour cela que les acteurs de santé doivent faire un grand effort de communication, d’information, de vulgarisation, pour permettre la compréhension des problèmes et des solutions proposées. En somme pour gagner la bataille de l’opinion publique. Ce raisonnement s’applique aussi bien pour le cannabis thérapeutique que pour la politique de réduction des risques en général.
C’est je crois une vraie priorité et c’est pour cela que cette conférence était réellement essentielle à mettre en place.

Je vous remercie

Christophe MICHEL




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