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Association Elus Locaux Contre le Sida

Interview Rémi Féraud / Pierre Chappard sur la 1ère salle de consommation à moindre risque en France

Jeudi 31 Octobre 2013

Interview Rémi Féraud / Pierre Chappard sur la 1ère salle de consommation à moindre risque en France

Interview croisée pour ELCS INFOS N°35 entre Rémi Féraud, maire du 10ème de Paris
et Pierre Chappard, président de Psychoatif

[ Dernière Minute ] Le Conseil d'Etat recommande d'inscrire le dispositif de SCMR dans une loi !
A suivre ...


**Retrouvez notre dossier sur la réduction des risques**



Rémi FERAUD, maire du 10e de Paris

1/ A quels besoins, à quel diagnostic répond la création de cette salle consommation à moindre risque (SCMR) dans votre arrondissement ?
Depuis presque 10 ans, le quartier de la gare du Nord est devenu un lieu de rassemblement de dizaines de toxicomanes, la plupart très marginalisés, qui consomment au vu et au su de tout le monde. Je l’ai bien sûr constaté à de nombreuses reprises, les habitants et les associations de quartier m’ont souvent alerté à ce sujet, de même que les associations de réduction des risques telles que Gaïa ou Safe, qui interviennent déjà auprès de ces toxicomanes. Concrètement, il s’agit d’usagers de drogues en situation de grande précarité, qui se retrouvent dans quelques rues du quartier, entre l’hôpital Lariboisière et la gare du Nord, et s’injectent dans les toilettes publiques, les parkings, les halls d’immeubles, dans des conditions sanitaires épouvantables. Pour les habitants, les nuisances sont fortes, tout comme le sentiment d’insécurité lié à cette situation. Malgré une forte mobilisation des pouvoirs publics et du milieu associatif, la situation, en termes de santé comme de tranquillité publique, ne s’améliore pas. J’ai donc pris, avec tous les élus de l’équipe municipale et en accord avec la Ville de Paris, la décision d’expérimenter cette solution nouvelle, qui, chez nos voisins, en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas, en Espagne… s’est révélée très concluante.

2/ Comment intégrer cette structure dans le tissu local face aux craintes de certains des riverains ? Je comprends les craintes des riverains, qui sont entièrement légitimes sur un sujet aussi anxiogène que complexe. Ce qui n’est pas légitime, ce sont les manipulations et la désinformation systématique de certains partis ou groupuscules. Je me suis efforcé depuis le début de répondre aux interrogations des riverains et des associations de quartier, que ce soit lors de réunions publiques ou de rendez-vous réguliers. Ce travail de pédagogie a porté ses fruits auprès de beaucoup mais je sais que d’autres sont encore sceptiques ou inquiets. La plus ancienne associations d’habitants du quartier, Action Barbès, est elle-même très favorable à l’ouverture de la SCMR. Personnellement, je n’ai aucune crainte sur l’intégration de la future salle dans le quartier, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que j’ai une grande confiance dans le professionnalisme et l’expérience de l’association Gaïa, qui gérera le dispositif. Nous avons d’autre part la chance de bénéficier du soutien de la Préfecture de Police et du commissaire central du 10e arrondissement, qui sont impliqués depuis le début dans la mise en place du projet. Enfin, nous mettrons en place un comité de suivi qui inclura notamment des habitants et des associations du quartier. Le travail de la SCMR se fera dans plus grande transparence, les chiffres-clés seront publiés et les portes de la salle seront ouvertes aux riverains que cela intéresse. Les exemples étrangers ont montré que l’opposition des riverains à ce genre de salles diminuait voire cessait après leur ouverture car ils se rendent comptent qu’au lieu d’empirer la situation s’améliore. 

3/ Pourquoi cet engagement courageux sur un sujet politique pour le moins assez difficile ? Par conviction et volonté politique. Comme maire, Il est de ma responsabilité de trouver des solutions pour améliorer la vie quotidienne des habitants et pour d’autre part offrir à des personnes en souffrance, très marginalisées, la chance de s’en sortir. Je crois que les habitants du 10e sont dans leur majorité prêts à accepter cette expérimentation et, pour beaucoup, me reprocheraient de ne pas mettre en œuvre une solution qui a fait ses preuves ailleurs. Ces salles obtiennent des résultats remarquables, notamment en réduisant les contaminations aux virus du sida et de l’hépatite C, et bénéficient aux usagers de drogues et à leurs proches – conjoints, enfants - mais aussi à la société tout entière. En permettant la mise en place d’une telle salle, ou en acceptant des distributeurs de seringues sur son territoire, l’élu local est un véritable acteur de la santé publique.

4/ Quel est votre position sur la politique de réduction des risques dans sa globalité ?

Les élus socialistes parisiens ont toujours appuyé la politique de réduction des risques  mais plusieurs grandes avancées ont été le fait de ministres de droite : Simone Veil, Michèle Barzach, et plus récemment Roselyne Bachelot, qui était favorable à l’expérimentation d’uneSCMR. Je crois que le gouvernement de Jean-Marc Ayrault et notamment Marisol Touraine ont pris la mesure de l’importance de cet enjeu et ce projet en est une preuve. Historiquement, les mesures-phares telles que la vente libre ou les échanges de seringues et l’introduction de produits de substitution ont apporté des progrès considérables et permis de contenir l’épidémie de sida et de réduire les overdoses. Il reste encore des points noirs – le taux de contamination au virus de l’hépatite C chez les usagers de drogues en est un – et il est indispensable que les acteurs, à commencer par les pouvoirs publics, ne relâchent pas leur effort. Il faut aussi que les responsables politiques, de droite comme de gauche, réalisent que ce n’est pas un enjeu politicien mais une question d’intérêt général.


Pierre CHAPPARD, président de Psychoactif

1/ Après des années de plaidoyer, la SCMR est devenue réalité en France : satisfait ?

Après plus de 5 ans de plaidoyer, la SCMR parisienne va enfin ouvrir ses portes en novembre, suivi par deux autres en région en 2014 après les élections municipales. C'est une grande satisfaction pour les militants de la RDR et du soin, qui s'étaient unis pour demander cette innovation. C'est la première avancée notable en réduction des risques depuis plus de 10 ans, et c'est un second souffle pour la RDR qui appelle, nous l'espérons, d'autres innovations.
 

2/ Comment faire comprendre et accepter ce type de structure aux riverains ?

Si les SCMR apportent des avantages sanitaires pour les usagers de drogues, elles ont aussi un rôle important pour les habitants : elle sont  des lieux de médiations sociales entre les usagers et eux, et elles jouent un grand rôle dans la pacification du quartier : les SCMR, c'est moins de seringues qui trainent, et moins d'usagers qui shootent dans les cages d'escalier, les caves, les parkings, les toilettes publiques...
Pour l'expliquer au riverains, il y a tous le travail de communication grand public des associations. Nous allons par exemple sortir un webdocumentaire sur la RDR en novembre, en même temps que la salle va ouvrir. Il y a aussi tout  le travail de terrain amorcé par la mairie du 10eme et l'association Gaia (porteuse du projet de SCMR) : ils rencontrent les leaders d'opinions du quartier, les pharmaciens, les commerçants pour expliquer le projet et faire tomber les peurs.
 
Si ces démarches sont essentielles, il n'y a rien de tel que de montrer concretement que ca marche. Quand la SCMR aura prouvé sur le terrain qu'elle apporte également un plus pour les habitants, il y aura beaucoup moins d'opposition. C'est ce qui s'est passé dans beaucoup de SCMR dans le monde, notamment à Vancouver ou il y a maintenant plus de 70 % d'adhésion des riverains à la salle Insite.
 
3/ Quelles autres innovations vous semblent-ils nécessaire en matière de réduction des risques ?

Si les SCMR redonne un second souflle à la politique de RDR, il reste beaucoup de dispositifs innovants à mettre en place pour rattraper notre retard sur des pays comme la Suisse ou les Pays Bas.
La mise en place d’échange de seringue en prison est essentielle alors que les drogues sont consommées (massivement) et injectées dans les prisons françaises, avec un risque de transmission du VIH et du VHC important.
Il faut également expérimenter des programmes  de substitution aux opiacés  injectables  pour les usagers de drogues qui ne peuvent pas encore se passer du geste de l'injection et/ou qui injectent leur traitement de substitution avec des dégats sanitaires certains.
Un autre concept est en train d'émerger chez les professionnels de la réduction des risques, ce sont les espaces de consommation à moindre risque dans les CAARUD (Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues). En effet, il va y avoir 2 à 3 SCMR dans des grandes villes sur tous le territoire d'ici à 2017 dans. Il ne faut pas pour autant négliger les autres grandes et moyennes villes où les CAARUD donnent du matériel d'injection aux usagers qui vont injecter à 50m de la structure dans des conditions sanitaires douteuses. Pour remédier à cela, il s'agirait de créer à l'intérieur des CAARUD, des espaces d'injection d'une ou deux places, ce qui permettrait de faire de l'accompagnement aux risques liés à l'injection. C'est ce qui a été fait à Barcelone dans les centres de soins.
Enfin, une des mesures les plus importantes pour la réduction des risques reste le changement de la loi de 70, c'est à dire  arréter de pénaliser les usagers de drogues (qui ne mettent pas en danger la vie des autres comme conduire après avoir pris du cannabis). Cette loi d'un autre age,  est non seulement inefficace pour endiguer la consommation de drogues dans notre société addictogène, mais elle est aussi délétère pour les usagers  en les transformant en délinquants, avec toute la stigmatisation, les retards dans l'accès au soin et l'augmentation des prises de risques que cela induit.
 
4/ La MILDT a clairement changé d’orientations après quelques années basé sur le tout-répressif : ressentez-vous les effets de ce changement ?

Pour l'instant, ce qui change le plus à la MILDT, c'est la méthode. Alors que le précédent président Etienne Apaire était sourd à toutes les associations de réduction des risques, Mme Jourdain-Méninger les consulte beaucoup. Le plan gouvernemental contres les addictions sorti la semaine dernière est  le fruit de ses consultations et un certains nombre de revendications des associations ont été satisfaites.
Il y a aussi un volonté claire de remettre en mouvement la politique de réduction des risques et de la sortir de son isolement, tout en s'appuyant sur des données scientifiques.
Par contre, sur le terrain, rien n'a changé pour le moment. On est toujours dans une guerre effrénée  contre les usagers de drogues, et revendiquée par le ministre de l'intérieur Manuel Valls, comme à Marseille. Les usagers sont toujours harcelés, interpellés parfois au pieds des automate-distributeurs de seringues comme dernièrement à Saint Denis. On est loin du changement de logiciel promu par la Global Commission et que nous appelons de nos vœux...