ELCS - Elus Locaux Contre le Sida

Témoignage de Jonathan sur l'interdiction des soins de conservation : "J'entends -alinéa 2, 1998, pas possible-...un coup de tonnerre."

Rédigé le Mercredi 22 Janvier 2014 à 11:23 | Lu 1403 fois




Comme vous le savez, l'association ELCS et son président, Jean-Luc Romero se battent depuis déjà 2007, pour la levée de l'interdiction des soins de conservation pour les personnes séropositives décédées.
 
Afin de vous donner à vous aussi la possibilité de vous exprimer contre cette scandaleuse interdiction tout aussi inutile qu'inhumaine,  nous avions décidé de lancer une pétition sur le site change.org.
 
Au 22 janvier 2014, nous en sommes déjà à plus de 78.000 signatures  dont beaucoup de personnalités, comme Nikos Aliagas, Anne Hidalgo, Denis Brogniart, Laetitia Hallyday, Omar Sy ...
 
Vous le savez, comme toute mobilisation, il y a un déclencheur. Pour Jean-Luc Romero, cela a été le témoignage d'un ami, Jonathan Denis, dont la père venait de décéder.

Jonathan a accepté de nous livrer pour la première fois, à cœur ouvert, l'histoire de son père, son histoire. Un témoignage bouleversant.
 
Vous aussi, vous pouvez partager ce témoignage sur facebook ou twitter.

--> Signez notre pétition 
--> En savoir plus sur l'historique de ce combat

DR @
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Un témoignage bouleversant.

C'est une histoire banale. Une histoire vécue, hélas, par tellement d'enfants. Car nous restons éternellement les enfants de nos pères et mères. Une histoire qui passe de la douleur à l'incompréhension si rapidement que vous en ressortez avec le souvenir d'avoir côtoyé de si près le désastre humain.

Je m'appelle Jonathan Denis et je vais alors avoir vingt-cinq ans dans quelques jours. Je dois faire face à la mort de mon père à 7h40 ce 5 décembre 2008 lorsque le téléphone sonne et que la voix d'un médecin m'apprend que le combat est fini, qu'il est parti dans l'apaisement après quatre jours de coma. Mon père est parti comme il avait toujours vécu : en n'en faisant qu'à sa tête. Son cancer, il n'en voulait plus. Il me l'avait confié peu de temps avant. Il voulait décider de son départ et s'il était dans l'incapacité de dire lui-même ce "stop" fatal, alors qu'on le fasse pour lui-même. Ce fut décidé la veille... Les équipes médicales avaient donné leur accord. Nous fêtions alors la sainte Barbara, comme sa chanteuse préférée. On voit un signe dans tout après la mort de ceux qu'on aime. J'ai alors pensé qu'il avait vraiment planifié ce départ.
 
Il y a pourtant une chose qui lui a échappé, qui m'échappe encore. Les larmes aux yeux, mon frère à mes côtés, nous devons enchainer les "formalités d'usage". Il y a des termes administratifs que vous voudriez rayer à jamais quand la "formalité" est de mettre votre père dans un cercueil. C'est un enchainement où les images défilent devant votre visage, où des voix arrivent à vos oreilles mais cela reste un bourdonnement incessant. Vous prenez les documents qu'on vous tend, vous n'êtes qu'une machine, vous arrivez dans un grand bureau avec un beau monsieur en costume qui vous demande de choisir entre le violet et le rouge. Chêne ou pas. Croix ou pas... Oui croix, bien sûr on met une croix, on ne rentre pas dans une église sans mettre une croix sur ce bout de bois qu'on va vous vendre. Les fleurs, quelqu'un d'autre s'en occupera. Pas moi, non pas moi, je ne sais déjà plus si c'était le violet ou le rouge qu'on a choisi. Et puis cette question qui me taraude : "papa était-il si croyant que ça ?". J'ai des certitudes sur mon père mais pas celle de sa réelle foi. Tant pis, cela le fera peut-être rire de là-haut mais il aura une messe. Un homo divorcé à qui on rend hommage dans une église, il trouvera ça bien. Car c'est une certitude sur lui, il ne l'a jamais cachée, il n'y a pas de secret à trahir : mon père a aimé ma mère bien évidemment. Mais après leur séparation, il a aimé un homme jusqu'à son dernier soupir.

Mais une phrase me gratte, m'arrache de mes pensées, transforme le bourdonnement en . Cela devient pénible comme son. Et la phrase est lâchée, sans détour : "Monsieur, pour l'instant on ne peut rien faire. Nous restons dans l'attente des résultats sérologiques de votre père. S'ils s'avèrent être positifs au VIH/Sida, nous ne pourrons pas présenter le corps à la famille et aux proches. La loi nous demande une mise en bière immédiate".
J'avoue ne pas tout comprendre sur l'instant. Quels résultats ? Quelle attente ? Quelle loi ?
Retourner à l'hôpital, obtenir des explications, trouver porte close et finalement une réponse, dans une voix si basse qu'on peine à l'entendre. Cela est donc réel : des examens biologiques réalisés sur mon père et pendant son coma, l'attente de ces résultats, une conclusion qui ne devrait pas intervenir avant ce soir, l'impossibilité de savoir quoi faire, peut-être une mise en bière immédiate puisque la loi le dirait ainsi.
 
C'est ici, dans ce couloir lugubre d'un hôpital de province, que je dois commencer cet autre combat : celui d'interdire cette discrimination après la mort. Avant cela, il y a l'annonce à faire aux proches. Mais comment la formuler, comment dire que papa est parti et comment dire cette foutue loi ? Comment expliquer, avec vos mots, qu'il est peut-être séropositif, que ça n'aurait pas été un drame de son vivant (un père homo ça apprend la tolérance et le respect de l'autre à toute une famille) mais que maintenant mort ça le devient. Car oui, ma famille, oui mes amis, en plus de peut-être violer honteusement le secret médical de mon père, on va peut-être refermer directement le haut du cercueil sur lui ; c'est pas moi, c'est pas le beau monsieur en costume dans son grand bureau, c'est pas le gentil médecin... non c'est simplement la loi qui le dit. Depuis 1998.

Je ne me suis pas dérobé.

Les uns après les autres, ils ont entendu la tristesse, ils ont vu les traits tirés sur mon visage, ils ont vécu l'angoisse à distance. Les uns après les autres, j'ai vu l'horreur dans leurs yeux, le dégoût d'un texte de la République... mais également l'idée précise dans leurs têtes : "que va-t-on dire s'il était séropo ?".
Il fallait se poser inévitablement cette question. Que va-t-on dire si papa était séropo ? Faudra-t-il mentir aux autres, à ceux que ça ne regarde pas, à ceux qui nous demanderont pourquoi il n'y a pas eu de présentation du corps, pourquoi pas de dernier recueillement autour du défunt ? Faudra-t-il dire la vérité et assumer de tout faire voler en éclat, de violer le respect de la vie privée, de faire éclater le silence sans doute volontaire de mon père si finalement les tests s'avéraient positifs ?
On n'imagine pas ce qui se passe dans la tête à ce moment précis où plus rien n'existe que la volonté de respecter votre père jusqu'au bout. J'aurais préféré ne jamais devoir l'imaginer. Ne jamais devoir le vivre.
 
Cette angoisse a duré près de dix heures. Dix heures où vous ne savez rien, où tout vous échappe. Dix heures où vous devez expliquer. Nous avons fait le choix, avec mon frère, d'assumer les mots, de dire les choses, de ne pas feindre le drame qui pouvait se profiler. L'assumer c'était pour nous le seul moyen d'éviter la chute si la loi devait gagner sur nous, sur lui, sur notre père.
Dix heures donc à vous dire finalement, épuisé, que vous avez pu déjà le voir une dernière fois dans sa chambre d'hôpital, que l'enterrement aura bien lieu un jour et peu importe quand, que les gens se recueilleront devant une photo. Dix heures où à la fin, vous finissez par presque admettre l'impossible, où vous finissez par presque baisser les bras. Où vous finissez presque par vous dire que ce n'est rien de grave.
 
Existe-t-il une fin heureuse dans une telle histoire ? Je ne sais jamais si je dois finir ainsi ce récit. Il y eut quand même le soulagement, les résultats négatifs, les sourires (presque) cachés de la famille. Il y eut surtout cet instant inoubliable, que je n'aurais jamais pensé aussi fortement chargé d'émotion. Cet instant où j'ai pu dire adieu à mon père. Où j'ai pu voir son visage maquillé mais apaisé. Où j'ai pu le voir habillé. Où j'ai pu lui parler pendant des heures entières. Où la famille a pu être avec moi, auprès de lui.
Cet instant où j'ai pu l'embrasser une dernière fois. Où j'ai pu lui dire une dernière fois "je t'aime". Où j'ai pu aussi savoir si finalement, c'était le rouge ou le violet que nous avions choisi pour l'intérieur de cette boîte où mon père se reposait simplement, tout en beauté, tout en douceur.

Cet instant où je me suis persuadé qu'il avait tout organisé. Même ce combat que nous devions maintenant mener pour que cela n'arrive pas aux autres. Car oui, j'ai oublié de vous dire, mais dans ma famille on se refile le goût des combats comme d'autres celui de la bonne bouffe.

Cet instant où j'ai pu lui chanter que ma plus belle histoire d'amour, c'est lui.

Par Jonathan DENIS


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